Dans mon immeuble, quand une porte est pétée, on remet le code sans réparer le groom.
Dans mon immeuble, quand on fait un trou en plein milieu du hall (pour stopper une fuite de canalisation qui inondait les sous-sols depuis environ une semaine), on
se contente de mettre des planches par dessus. Et quand les planches sont pourries et se fissurent, bah on ne rebouche certes pas le trou, mais comme on est magnanime, on remet des planches
toutes neuves.
Dans mon immeuble, dès qu'un truc est à moitié réparé, un autre truc se remet à déconner (parce qu'il n'avait été qu'à moitié réparé précédemment).
Dans mon immeuble, quand le voisin du premier étage prenait sa douche, c'étaient les Chutes du Niagara dans le hall. Le jour où un compteur électrique a pris la
flotte, on a commencé à songer faire des réparations. On a fait la chose à la va-vite, et puis on a mis du gros scotch autour du compteur. Du scotch avec écrit "Danger de mort", ou un truc comme
ça. C'est cool de lire "Danger de mort" à 20 centimètres de ses yeux, quatre fois par jour, en verrouillant ou en déverrouillant sa serrure.
Le scotch a été enlevé au bout d'environ 3 ans, pour laisser place à un compteur flambant neuf. Une lueur d'espoir au milieu de l'obscurité. Oui, de l'obscurité. Parce que depuis quelques temps sévit la "Combo du Bâtiment B" : tantôt les parties communes subissent une totale coupure d'électricité (si possible en hiver, quand les jours sont moins longs et la luminosité déficiente), tantôt elles sont allumées 24h/24 (et la minuterie fait un bruit insupportable).
Vraiment, le Vème Sud, c'est trop ghetto...
Addendum : Je devrais écrire une chanson réaliste sur mon immeuble. Bruant et Damia n'auraient qu'à se rhabiller.
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ROUSCAILLONS BIGORNE !
Leçon n°3 : Un pandore
Du « condé » au « poulaga », l’arguemuche de la Capitale fourmille de sémillantes allégories à l’endroit des forces du désordre. Le premier sobriquet tire ses origines du prince en charge de la sécurité du royaume, tandis que le second accompagne l’invention combinée du nuggets et de la camionnette de police.
Mais si l’on ne devait garder qu’un « gendarme » argotique, ce serait sans doute le pandore. Dans l’un de ses articles du Cri du Peuple, Henri Verlet dresse les portraits de Mac Mahon, Dupanloup et Thiers sous les traits respectifs de « Pandore, Basile, et Mercadet ». Pourquoi Pandore ? Quelle étrange relation pourrait-on entrevoir entre le gendarme de 1871 et la mythologie grecque ? S’agit-il de cette étrange boîte de Pandore, dont chacun redoute l’ouverture ? Entre l’hellène récipient et l’inquiétant panier à salade, l’analogie est tentante. Seulement voilà : c’est un anachronisme.
Un lacanien décréterait sans doute que dans « Pandore », il y a « Pan ! » et « dors ». En somme, le « Pandore » serait celui qui, d’un coup de flingot, condamnerait ses victimes au sommeil éternel. ‘Sont vraiment cons, ces lacaniens.
Quant à nous, nous demeurons désespérément inaptes à déterminer l’origine de cette occurrence argotique, car si le pandore est sans doute la manifestation de bien des maux de ce monde, il n’en est pas la source ni la racine. Nous nous contenterons donc de cracher sur l’âme damnée de Mac Mahon en chantant avec Clément, une larme à l'oeil : « Demain les manons, les lorettes / Et les dames des beaux faubourgs / Porteront sur leurs collerettes / Des chassepots et des tambours. / On mettra tout au tricolore / Les plats du jour et les rubans / Pendant que le héros pandore / Fera fusiller nos enfants ! »
Joseph Stokober
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ROUSCAILLONS BIGORNE !
Leçon n°2 : Les bacchantes
Ah ! les bacchantes !… ah ! souvenir chamarré du temps où les hommes, humbles mais droits, étaient encore des hommes…
Oh ! chères bacchantes ! tantôt douces, tantôt rugueuses !... où vous cachez-vous donc ?
Nulle part, hélas ! Votre planque, c’est le néant, depuis que l’on vous coupe, depuis que l’on vous taille, depuis que vous sape la serpe de l’Histoire… Las ! belles bacchantes, vous qui chargiez d’un ombrageux mystère les trognes burinées de nos aïeux, seriez-vous donc indignes de couvrir la face de l’homme moderne ?
Non, non, trois fois non !
C’est l’homme moderne qui est indigne de vous. Il n’a plus rien à cacher, ce scélérat, cet exhibitionniste fangeux, ce mirliflore jouisseur ! Voyez-le qui vous nargue, le stupre en bandoulière ! Rien à cacher, vous dis-je ! tout doit se voir : pas un bout de sa viande liftée, pas un morceau de ses abats siliconés ne doit échapper aux mirettes de ses congénères imbéciles !
Pas de niqab, pas de voile… et pas même quelques poils sur la frimousse de l’éphèbe attardé. Car vous l’aurez compris, les bacchantes, ce sont les moustaches. Et à vrai dire, on ne sait pas vraiment pourquoi : si l’étymon semble évident, l’étymologie l’est franchement moins…
(Raymond Domenech, un héros antimoderne...)
Alors soyons laruistes ; supputons, subodorons… devinons, foutre !…
Pourquoi Bacchus ? peut-être parce que l’ivrogne partage toujours un peu de son breuvage avec ses glorieuses… Avec les rouflaquettes en revanche, nul besoin de partager quoi que ce soit : voilà sans doute pourquoi les bourgeois préféraient Ferry-Famine à l'auguste Blanqui...
Citoyens !
V'là un bon bout d'temps que je n'vous ai point donné de nouvelles. Comptez pas sur moi pour m'répandre en excuses et aut' justifications. Et pis t'façons, c'est pas comme si j'vous avais manqué.
Il se trouve que ces derniers temps, mes contributions scripturales ont été pour l'essentiel destinées à la presse écrite, beaucoup moins impersonnelle, impalpable, immatérielle — bref, foutrement plus antimoderne — que c'te saloperie d'internet.
Hommage soit ainsi rendu au Vantard de la Mouffe et au Père la Purge, ainsi qu'à leurs timoniers respectifs — Prince Roro et Archibald Rappoport — qui me permettent de déverser ma bile dans un cadre sain et structuré (sic).
Cependant, la diffusion des journaux susmentionnés ne dépasse guère les frontières du périphérique — voire de mon Quartier béni, s'agissant du Vantard. Dès lors, soucieux de sortir des ténèbres la populace fangeuse que l'éloignement géographique prive de ma prose, j'ai décidé de publier certains de mes articles sur ce blog.
Nous commencerons par Rouscaillons Bigorne, une chronique du Vantard rendant hommage à la langue verte de nos aïeux.
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ROUSCAILLONS BIGORNE !
Leçon n°1 : Le bistro
C’est une bien drôle de langue que l’argot parisien : cet idiome est né de rien, il est sorti de nulle part. L’usage linguistique veut que l’on retrace le pedigree de chaque dialecte, comme une application logique de quelque loi abstraite, éternelle, universelle, censée régenter l’évolution sémantique depuis la nuit des temps.
A mille lieux des théories des « experts » onanistes et des promoteurs du phrasé scientifique, l’argot parisien fait figure de trublion iconoclaste. Ses sources ? des onomatopées délirantes, des patois de France et d’ailleurs, des trouvailles de comptoirs, des « bons mots » éclos d’esprits féconds, des inventions ubuesques – à l’exemple du loucherbem… et de la poésie, encore et toujours.
Cette rubrique aura pour objectif de contribuer humblement à la sauvegarde de ce patrimoine culturel majeur, aujourd’hui en péril face à l’invasion des novlangues mondialisatrices. Et puisque votre Vantard à élu domicile dans la plupart des bons bistros de la Mouffe, quoi de plus naturel que de commencer précisément par ce mot – « bistro » – aujourd’hui fort répandu ?
S’il est un vocable argotique qui demeure extrêmement usité, c’est en effet celui-ci. Son étymologie n’est pourtant pas clairement définie. Les linguistes s’opposent, ils brandissent leurs thèses et sautent sur leurs tabourets en beuglant : « vérité ! vérité ! vérité ! »
En bons laruistes du phrasé, nous n’avons que foutre de cette illusoire vérité sémantique ; c’est pourquoi nous retiendrons l’étymon le plus original, la racine la plus amusante.
Le 30 mars 1814, Bonaparte prend son ultime branlée aux portes de Paname. Pour la première fois depuis 400 ans, une armée étrangère entre dans Paris. Le Corse abdique – pas Tiberi, l’autre. Les Cosaques, ivres de gloire, veulent dignement fêter leur succès – la dignité puisant sa source dans l’éthyle. Seulement voilà, les pauvres troufions sont interdits de boisson par leur état-major, et il leur faut picoler à la sauvette, et regagner rapidement leur place avant de croiser les regards sévères de leurs gradés.
Ils se pressent donc dans les tavernes environnantes et ordonnent aux loufiats « быстро, быстро ! » – phonétiquement « bistro, bistro ! », c’est-à-dire : « vite, vite ! ». Après s’être ainsi murgés à la hâte, nos braves troupiers rejoignaient cahin-caha leur régiment. Qu’importe le flacon…
On notera par ailleurs la quantité de variantes qui ornent l’univers sémantique du « bistro » : « bistroquet », « mastroquet », « troquet », « bistingo »… Comme le symbole d’une langue vivante, vraiment vivante, qui s’enrichit sans cesse par l’usage et la créativité de ses locuteurs – souvent stimulée, il est vrai, par les vapeurs du zinc.
Joseph Stokober
[Pour les infortunés qui n'ont pas lu le numéro de décembre du Vantard de la Mouffe, voici la version remaniée de ma
contribution mensuelle...]
Eugène Vermersch - un sacré bougre !
En attendant qu’éclate la bulle, j’entends ma ville qui se meurt. J’entends les sanglots de ce peuple qui jamais ne renaîtra. J’entends le râle des fusillés, et le murmure de la mort au bas des charniers. J’entends la lente complainte de baladins chevrotants, étreints par la crainte au pied de la potence. J’entends le gibet qui craque. J’entends la Machine qui marche sur l’Homme. J’entends le bris de ses os, tandis que le sang gicle – mais sans rien éclabousser : il n’y a plus de murs à repeindre. Des ruines, des ruines, des friches, et bientôt le verre immonde.
Le vieil Etienne Marcel gémit dans sa tombe. Au Père Lachaise saigne la 97ème ; même le mortier laisse fondre sa sève. Bientôt ils l’auront aussi. Un cimetière ! fort ravissante perspective foncière quand, pour le défendre, il n’y aura plus d’âmes humaines qu’une nuée de fantômes…
Le spectre de Bernanos chuchote à nos oreilles. L’espoir des désespérés, tel est notre sublime fardeau.
Les tripes en miettes, l’espoir en bandoulière, il nous faudra donc patienter. Patienter encore. En attendant que la bulle éclate.
Et quand éclatera la bulle, quand se réveillera l’ulcère de l’infâme, quand les « artistes » contemporains n’auront plus de pigeons à berner, quand le « bohème » friqué, aux abois, criera grâce sous nos talons, alors nous nous rappellerons les paroles de Vermersch : « Bourgeois, tu mourras tout entier ! / La conciliation, lâche, tu l'as tuée ! / Tes cris ne te sauveront pas ! / Tu vomiras ton âme au crime habituée / En invoquant Thiers et Judas ! »
Il faudra de la haine, messieurs. Oui – de la haine ! Et adoubés par notre auguste pétroleuse, nous clamerons encore avec elle : « La haine est pure comme l'acier, forte comme la hache ; et si l'amour est stérile, vive la haine ! »
Le mot d’ordre du Père la Purge fera loi ! Il faudra beaucoup de haine chez les nôtres, quand viendra l’heure de dégorger la bête. Enfin bourreaux, c’est d'un œil impassible que nous fixerons le gibier. Peut-être percerons-nous la crainte entre ses châsses maudites. Peut-être une émotion traversera-t-elle la chose postmoderne ; un premier signe d’humanité pour une ultime confession…
Mais il ne faudra point s’attendrir. Tel est le prix de la liberté, que nos aïeux jamais ne payèrent, que jamais encore nous n’avons payé.
Hardis donc !... Que le sang coule !... Que les têtes sautent !...
Marat ! nous t’en offrirons cent mille, et bien plus encore ! Parole de républicains ! Parole de socialistes !
Parole d’insurgés.
Las ! en attendant que la bulle éclate, je m'en vais me pieuter.
Joseph Stokober
Mais c'est l'argot lutécien - et notamment ses variantes modernes - qui illustre le mieux ce melting-pot : sans aucun fondement étymologique déterminé, cette langue verte à la structure unique au monde s'est développée sur un schéma binaire, mêlant trouvailles poétiques et agrégation de racines provinciales ou étrangères.
Appelé "tête de veau", "tête de chien", "Parisieng", ou plus simplement "enculé" selon les régions qu'il traverse, le Parisien est une créature incomprise et mal-aimée. Puisse ce modeste blog contribuer à lui rendre ses lettres de noblesse...